Écoles sales en mal de concierges

Article publié par Sara Champagne et Ivanoh Demers dans La Presse + le 16 juin 2016

La plupart des écoles sont vieilles et sales sur le territoire de la Commission scolaire de Montréal (CSDM). Les concierges ont beau passer la journée à frotter, ils n’arrivent pas à joindre les deux bouts. Il y a de la poussière partout. Les concierges sont de moins en moins nombreux à cause des compressions budgétaires, et la tâche ne cesse de s’alourdir, avec des élèves de plus en plus nombreux. Incursion dans deux écoles.

Avant, il y avait un concierge et demi pour nettoyer les milliers de recoins d’Espace-Jeunesse, une école de bout de ligne, qui se consacre aux jeunes souffrant de psychopathologies. Mais le couperet est tombé. « J’avais le choix de conserver mon éducatrice en loisirs ou l’aide-concierge de soir. On privilégie les services directs à l’élève à la CSDM. J’ai donc choisi à contrecœur de me départir de mon aide-concierge. Mais ça n’a pas d’allure avec tout le ménage et l’entretien nécessaires », se désole Céline Desrochers, directrice de l’école, en nous ouvrant ses portes.

Benoit Forest commence ses journées à Espace-Jeunesse quand les élèves quittent l’école. Mais son poste a été supprimé. Il sera muté. L’une de ses tâches majeures se déroule dans les toilettes. Il montre le plancher de celles situées au dernier étage du vieux bâtiment de la rue Saint-Hubert ; il y a une forte odeur d’urine. « On a un jeune qui n’arrête pas d’uriner sur les murs et sur le sol depuis le début de l’année, explique-t-il. J’ai tout fait pour essayer de sauver le plancher, mais il est fini. Il est en train de pourrir. » Il n’y a pas que le plancher. L’évier aussi fait peur, constate-t-on.

15 aides-concierges/soir

25 postes à l’entretien (réparations diverses, électricité, plomberie, etc.)

Il y a beaucoup de souris dans cette école, affirme M. Forest. Les exterminateurs installent des trappes collantes, mais ce n’est pas très efficace. La vermine est tenace. « Les trappes, c’est une mort lente pour les souris, c’est atroce », ajoute le concierge. Pour des raisons de sécurité, les poisons sont interdits. Mais M. Forest se permet d’en placer dans les endroits qui ne sont pas fréquentés par les élèves. L’école a aussi ceci de particulier que les élèves mangent obligatoirement dans leur classe à cause des problèmes de comportement. Chaque jour, il y a des restes de nourriture à balayer, du jus renversé, des déchets.

Coût de l’entretien ménager à la CSDM : 22 millions, soit à peine 2,1 % du budget global atteignant plus de 1 milliard.

L’école Face, consacrée aux beaux-arts, a déjà été montrée du doigt par le vérificateur général du Québec, en 2012, pour son haut niveau de malpropreté. La CSDM a donc déployé à Face, et dans 48 autres établissements, ce qu’elle appelle « un rehaussement de l’entretien ménager ». Une firme externe a été embauchée pour analyser la situation, recommander des produits, du matériel de nettoyage. Les concierges sont aujourd’hui soumis à une grille, les tâches sont minutées et il y a une méthodologie à respecter. Une sorte de méthode Lean, comme dans le milieu de la santé. « Par exemple, quand on entre dans une pièce, il faut procéder de gauche à droite », explique Rogel Tremblay, concierge de l’école, loin d’être convaincu par l’approche.

Il y a cinq étages dans le bâtiment historique de Face, quatre cages d’escalier doubles comptant 133 marches chacune, et pas moins de 10 salles de toilettes ; 5 pour les garçons, 5 pour les filles. L’école primaire et secondaire est énorme, et a seulement cinq concierges de soir et deux de jour pour faire tout le tour, de même que le déneigement en hiver. Malgré sa demande, la direction n’a pas obtenu de ressources humaines supplémentaires. À la place, on a acheté de nouveaux chariots. On a imposé des bacs à déchets. Mais l’équipe ne les utilise pas, explique le concierge. « Regardez, les sacs d’ordures n’ont pas la bonne taille pour le bac. On a regardé, il n’y a aucun sac qui fait sur ce modèle de poubelle », s’indigne Rogel Tremblay.

Depuis la mi-mai, il n’y a plus d’eau potable dans les fontaines de l’école Face. Elles sont condamnées. L’eau était de couleur jaune, trop de plomb, ce qui représente un risque pour les élèves de 6 ans et moins. La direction régionale de la santé publique a recommandé de distribuer des bouteilles d’eau aux élèves et au personnel jusqu’à ce que des travaux majeurs de plomberie soient exécutés. « À 1400 élèves, ça fait beaucoup de bouteilles d’eau. Ici, c’est le festival de la bouteille », fait remarquer le concierge, qui passe son temps à les ramasser sur le plancher, sur les bords de fenêtre, partout. D’ailleurs, la cour d’école était jonchée de bouchons bleus provenant des bouteilles de plastique en fin de journée.

Le concierge a fait le calcul grâce à son podomètre : il franchit entre 20 000 et 30 000 pas dans une journée de travail normale. Bientôt, les élèves seront en vacances. Ce sera l’heure du grand ménage en collaboration avec l’équipe d’ouvriers. La firme externe a imposé des chiffons réutilisables, mais l’école n’a pas encore branché une laveuse et un sèche-linge. Comme dans les autres écoles, il y a des réparations à faire dans les toilettes. L’aération au plafond ne fonctionne pas, l’odeur est infecte en fin de journée. En prévision des examens du Ministère, le concierge vient de recevoir la consigne de monter une soixantaine de pupitres aux étages. Il n’y a pas d’ascenseur à Face. Le travail se fera avec de « l’huile de bras », explique M. Tremblay.

Capsule ; À l’école Espace-Jeunesse, rue Saint-Hubert, il y a eu un rebondissement lors du passage de La Presse. La directrice, Céline Desrochers, a reçu un appel du siège social de la CSDM. Elle aura de l’argent pour un aide-concierge surnuméraire, de soir. « Un drôle de hasard », dit-elle.

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